Lire le premier chapitre de Du sang sur la soie d'Anne PERRY - - Page 1 - Sur l’auteur Née en 1938 à Londres, Anne Perry vit aujourd’hui en Écosse. Depuis le succès international des enquêtes du couple Pitt et celles de William Monk, elle s’est intéres- sée à d’autres périodes historiques, passant de Paris sous la Révolution française au portrait ambitieux d’une famille anglaise durant la Première Guerre mondiale. Avec De soie et de sang, elle s’exile à Byzance au XIII e þsiècle et signe un projet littéraire d’exception, une œuvre épique et magis- trale qui confirme, s’il le fallait, son talent de conteur hors pair. 152066UWW_SHEEN.fm Page 4 Mardi, 31. août 2010 3:41 15 10 18 ANNE PERRY DE SOIE ET DE SANG Traduit de l’anglais par Jean-Charles PROVOST 152066UWW_SHEEN.fm Page 5 Mardi, 31. août 2010 3:41 15 Titre originalþ: The Sheen on the Silk ©þAnne Perry, 2010. ©þÉditions 10/18, Département d’Univers Poche, 2010, pour la traduction française. ISBNþ: 978-2-264-04789-2 152066UWW_SHEEN.fm Page 6 Mardi, 31. août 2010 3:41 15 À Jonathan 152066UWW_SHEEN.fm Page 7 Mardi, 31. août 2010 3:41 15 9 Liste des personnages Venise Lorenzo Tiepolo (1268-1275) Jacopo Contarini (1275-1280) Doges Giovanni Dandolo (1280-1289) Giuliano Dandolo Pietro Contarini Byzance Anna Lascaris (Zaridès) Justinien Lascaris (son frère jumeau) L’évêque Constantin Zoé Chrysaphès Hélène Comnène (la fille de Zoé) L’empereur Michel Paléologue Nicéphore (eunuque au palais) Bessarion Comnène (le mari d’Hélène) Andrea Mocenigo Avram Shachar Irène Vatatzès Démétrios Vatatzès (son fils) Grégoire Vatatzès (son mari) } 152066UWW_SHEEN.fm Page 9 Mardi, 31. août 2010 3:41 15 Arsénios Vatatzès (cousin de Grégoire) Georgios Vatatzès (fils d’Arsénios) Cosmas Cantacuzène Léon et Simonis (serviteurs d’Anna) Sabas et Thomais (domestiques de Zoé) Sicile Charles, comte d’Anjou, frère cadet du roi de France, roi de Sicile Rome GrégoireþX (1271-1276) InnocentþV (1276) AdrienþV (1276) JeanþXXI (1276-1277) NicolasþIII (1277-1280) MartinþIV (1281-1285) Enrico Palombara et Niccolo Vicenze, légats du pape Papes } 152066UWW_SHEEN.fm Page 10 Mardi, 31. août 2010 3:41 15 15 CHAPITREþ1 Debout sur la jetée de pierre, Anna Zaridès contemplait le phare de Constantinople, au-delà des eaux noires du Bos- phore. Ses feux illuminaient le ciel et l’énorme balise se découpait devant les étoiles pâlissantes de mars. Un spectacle magnifique. Elle attendait encore que l’aurore dévoile les toits de la ville et, petit à petit, les merveilleux palais, les égli- ses et les tours dont elle connaissait chaque emplacement. Un air frais montait des vagues, dont seule la crête était visible. Elle entendait le ressac claquer sur les pavés. Au loin, sur la presqu’île, les premiers rayons du soleil éclairaient un dôme gigantesque de cinquante ou soixante mètres de haut. Elle eut l’impression qu’il émettait une lueur rouge, comme si un feu brûlait à l’intérieur. Ce ne pouvait être que Sainte- Sophie, la plus grande église du monde, la plus belle, aussi, le cœur et l’âme de la foi chrétienne. Anna la contempla, tandis que la lumière se renforçait. D’autres toits s’éclaircirent, formant un dédale d’angles, de tours et de dômes. À gauche de Sainte-Sophie, elle vit quatre grandes colonnes effilées, telles des aiguilles dressées devant l’horizon. Elle reconnut ces monuments élevés à la gloire de quelques-uns des plus grands empereurs du passé. Les palais impériaux devaient être là, eux aussi, et l’Hippodrome, mais elle ne voyait que des ombres, des reflets blancs de marbre épars, encore des arbres, et l’étendue infinie des toits de la plus vaste ville du monde. Plus vaste que Rome et Alexan- drie, que Jérusalem et Athènes. 152066UWW_SHEEN.fm Page 15 Mardi, 31. août 2010 3:41 15 16 Le soleil se levait, éclairant le ciel encore pâle de ses rayons de feu. Tout là-haut, sur le bord en saillie de la colline, Sainte-Sophie était rose, ses larges fenêtres reflétaient la lumière comme autant de diamants. Au nord, entre ses deux rives, l’anse recourbée de la Corne d’Or ressemblait à du bronze en fusion. Le premier bac se dirigeait vers eux. Il ne restait pas beau- coup de temps. Elle enjamba le bord de la jetée et se pencha sur l’eau immobile, à l’abri de la pierre. Elle vit son reflet – des yeux gris imperturbables, un visage fort mais fragile, des pommettes saillantes et des lèvres douces. Ses cheveux, coupés à hauteur du menton, n’étaient pas apprêtés ni orne- mentés comme ceux des autres femmes, et aucun voile ne les dissimulait. Le bac était à moins de cent mètres. C’était un bateau léger, en bois, assez grand pour embarquer une demi- douzaine de passagers. Le batelier luttait contre la forte brise et les courants contraires, très dangereux dans ce passage étroit où l’Europe rencontre l’Asie. Elle l’observa alors qu’il n’allait pas tarder à aborder. Elle inspira à fond, sentit les bandages qui lui enserraient la poitrine et le léger rembour- rage qu’elle avait fixé à sa taille pour dissimuler la forme de ses hanches. Malgré tout le soin qu’elle avait apporté à sa pré- paration, elle ne pouvait se défaire d’une impression bizarre. Elle frissonna et s’emmitoufla dans sa cape. —þNon, dit Léon derrière elle. —þQu’est-ce qui ne va pasþ? Elle se tourna vers lui. Grand, avec des épaules fines, un visage rond et des joues glabres d’eunuque, il fronçait les sourcils, l’air inquiet. —þCe geste, répondit-il doucement. Ne montrez pas que vous êtes frileuse, comme une femme. Elle s’écarta brusquement, furieuse d’avoir commis une erreur aussi stupide. Elle les mettait tous en danger. —þVous êtes toujours bien sûreþ? demanda Simonis d’un ton sec. Il n’est pas trop tard pour… changer d’avis. Si, il était trop tard. —þJ’y arriverai, répliqua Anna d’une voix ferme. 152066UWW_SHEEN.fm Page 16 Mardi, 31. août 2010 3:41 15 17 —þVous ne pouvez pas vous permettre la moindre faute, Anastasius, reprit Léon en employant à dessein le nom qu’elle s’était donné. Si l’on découvre que vous êtes déguisée en homme, ou même en eunuque, on vous châtiera. —þAlors je ne dois pas me faire prendre, dit-elle simple- ment, le visage toujours tourné vers l’eau. Elle savait depuis le début que ce serait difficile. Une femme au moins avait déjà réussi dans le passé. Elle s’appelait Marina et s’était introduite dans un monastère travestie en eunuque. Personne ne s’était aperçu de la supercherie avant sa mort. On l’avait même accusée d’être le père d’un enfant. Plutôt que de nier les faits, Marina avait élevé l’enfant elle- même. Elle fut tentée de demander à Léon s’il avait envie de ren- trer mais ç’aurait été insultant. Il ne méritait pas cela. De toute façon, elle avait besoin de lui. Elle devait l’observer, l’imiter et apprendre à son contact, à tout moment. Le bac atteignit le quai. Le batelier, un jeune et beau gar- çon, se redressa avec cette grâce si particulière des hommes qui ont l’habitude de la mer. Il lança une corde autour d’une borne d’amarrage et sauta sur le quai en leur souriant. Anna faillit lui rendre son sourire et se retint juste à temps. Malgré le vent froid, elle relâcha sa cape. L’homme passa devant elle pour tendre la main à Simonis. Celle-ci était plus âgée, plus corpulente, et de toute évidence c’était une femme. Anna les suivit et prit place à bord du bac. Léon monta le dernier, embarquant les caisses qui contenaient les précieux remèdes, les herbes médicinales et les instruments d’Anna. Le marin reprit son poste et le courant les emporta. Les flots étaient agités, la lumière plus forte, éblouissante. Anna ne regarda pas en arrière. Elle abandonnait tout ce qu’elle connaissait, peut-être à jamais. Seule importait la tâche qui l’attendait. Ils étaient loin maintenant, suivant toujours le courant. Quand ils approchèrent de l’autre rive, Anna vit s’élever au- dessus de la surface de l’eau, comme une falaise, les débris des digues démantelées par les croisés latins qui avaient pillé et brûlé la ville près de soixante-dix ans plus tôt et contraint son 152066UWW_SHEEN.fm Page 17 Mardi, 31. août 2010 3:41 15 18 peuple à l’exil. Elle contempla la cité, si immense qu’elle sem- blait être l’œuvre de la nature et non de l’homme, et se demanda comment on avait pu l’attaquer – sans parler de la vaincre. Sur une eau toujours agitée, Anna, sans lâcher le plat- bord, se tourna à gauche et à droite pour apprécier la taille de la cité. Elle recouvrait la moindre surface rocheuse, dans la baie et sur les hauteurs. Les toits étaient si rapprochés qu’il paraissait possible de passer de l’un à l’autre. Anna pouvait à présent distinguer les pierres brisées, les mauvaises herbes et les traces sombres laissées par l’incendie. Quelle surprise de découvrir à quel point la ville était abîméeþ! Onze ans s’étaient pourtant écoulés depuis que Michel Paléo- logue, en 1262, avait ramené les habitants des lointaines pro- vinces où on les avait exilés. Aujourd’hui Anna se tenait là, elle aussi, pour la première fois de sa vie. Pour les pires raisons du monde. Ils venaient d’arriver dans le port. Des dizaines d’embarca- tions les entouraient. Ils se trouvaient maintenant à l’abri des brise-lames, dans une mer calme. Un petit bateau ouvert passa si près d’eux qu’elle put distinguer les passagers – trois hommes aux che- veux ras dont l’un portait une barbe noire, emmitouflé dans une dalmatique bleue bordée de soie pour se protéger du vent. Il parlait, appuyant ses arguments avec des gestes. Quelqu’un s’esclaffa et son rire porta sur l’eau, au-dessus du cri des mouettes. Le passeur les conduisit jusqu’au quai. Le bac buta douce- ment contre la pierre. Anna donna quatre follis1 de cuivre au jeune homme, croisa son regard une fraction de seconde, avant de sauter sur la terre ferme, le laissant porter assistance à Simonis. Ils devaient se mettre en quête d’une auberge pour se loger et se nourrir jusqu’à ce qu’elle loue une maison où elle pour- rait installer son matériel. Elle savait que personne ne l’aide- rait. Elle n’aurait aucun des privilèges que lui aurait valus le nom de son père, chez elle, à Nicée – la vieille et magnifique 1. Le follis est une pièce de bronze introduite dans l’Empire romain vers 294. (N.d.T.) 152066UWW_SHEEN.fm Page 18 Mardi, 31. août 2010 3:41 15
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