La promesse des tenebres Maxime Chattam - Page 5 - Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L. 122-5, 2e et 3e a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collec- tive » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, consti- tuerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. © Éditions Albin Michel, 2009 ISBN 978-2-266-20217-6 Le papier de cet ouvrage est composé de fibres naturelles, renouvelables, recyclables et fabriquées à partir de bois provenant de forêts plantées et cultivées durablement pour la fabrication du papier. 163759MEP_TENEBRES_FM9.fm Page 6 Mercredi, 6. avril 2011 3:55 15 Parce qu’il n’existe pas meilleure bulle pour s’isoler de la réalité et plonger parmi les mots, voici les musiques qui m’ont accompagné le plus souvent pendant ce voyage. Puissent- elles opérer sur vous avec la même magie si vous tentez l’expérience : — Existenz de Howard Shore, — Le Silence des agneaux de Howard Shore, — The Hours de Philip Glass. 163759MEP_TENEBRES_FM9.fm Page 7 Mercredi, 6. avril 2011 3:55 15 Au peuple-taupe. 163759MEP_TENEBRES_FM9.fm Page 9 Mercredi, 6. avril 2011 3:55 15 « Il y a des choses que l’homme préfère ignorer de lui-même s’il ne veut pas bannir tous les miroirs du monde. » STEIN HARDEN 163759MEP_TENEBRES_FM9.fm Page 11 Mercredi, 6. avril 2011 3:55 15 PREMIÈRE PARTIE OUVERTURE DU PUITS « … de toute façon je ne suis pour rien dans ces épanchements, ça pourrait être une autre, même pas une putain mais une poupée d’air, une parcelle d’image cristallisée, le point de fuite d’une bouche qui s’ouvre sur eux tandis qu’ils jouissent de l’idée qu’ils se font de ce qui fait jouir.. » NELLY ARCAN Putain. 163759MEP_TENEBRES_FM9.fm Page 13 Mercredi, 6. avril 2011 3:55 15 15 1 La fin sera abrupte. Violente. C’est ainsi que Brady O’Donnel envisageait ses derniers instants. Depuis tout petit, il était convaincu qu’il mourrait tôt, et dans la douleur. Généralement, cette prédiction disparaît avec l’adolescence, mais, chez lui, elle avait perduré, avec insistance. Elle rejaillissait de temps à autre, souvent après un film, lorsque les notes du générique de fin s’élan- çaient, et que les premiers noms blancs sur fond noir se déroulaient. Brady était de ces cinéphiles sensibles qu’un long métrage pouvait influencer, la pellicule rendait son âme malléable. Combien de fois était-il ressorti d’une séance galvanisé ou au contraire bouleversé ? Ce jour-là, il venait de revoir Casablanca. Ce couple fascinant, ce vain amour. L’adieu sur une pas- serelle d’embarquement et cette dernière phrase, à mettre au panthéon des plans finals du cinéma au même titre que Citizen Kane. Une émotion quasi mys- tique, qui ne manquait pas de faire ressurgir en lui la même certitude : Je vais mourir jeune et ce sera brutal. Que lui prenait-il de songer à pareille chose ? 163759MEP_TENEBRES_FM9.fm Page 15 Mercredi, 6. avril 2011 3:55 15 16 Certes, la mélancolie d’une fin de film avait d’étranges pouvoirs sur l’esprit. Il l’avait souvent remarqué, et il suffisait d’aller voir un James Bond pour observer combien à la sortie les hommes bom- baient le torse, ou combien les films de Meg Ryan faisaient briller les yeux des femmes, apportant un sourire particulier à leurs lèvres : entre espoir et rési- gnation ; tandis qu’un bon Woody Allen provoquait la bonne humeur et lançait les débats entre amis. Pour lui, c’était différent à présent, il n’avait plus le temps de courir les films et puis la prolifération des multiplexes au détriment du cinéma de quartier plein de charme l’avait peu à peu chassé des salles obscures. Il s’était aménagé son antre. Dans son vaste atelier de Brooklyn, Brady avait transformé une partie de l’espace en cinéma privé. C’était un ancien entrepôt aux pièces longues et larges, flanquées de hautes fenêtres en ogive, et Brady en occupait tout le dernier étage. Il fallait soulever la lourde grille d’accès du monte-charge pour regagner son repaire. Dès l’entrée, son immense salle de travail l’accueillait, où le moindre pas lançait un écho, où le port du pull, même en demi-saison, devenait obliga- toire tant elle était impossible à chauffer Le lieu était pourtant idéal à ses yeux, spacieux et fonctionnel. Le QG parfait pour un reporter indépendant. Son bureau occupait un espace central : une longue planche sur des tréteaux où disposer cartes, notes et livres ; une table à dessin ; un coin photos ; son poste informatique avec ordinateurs, scanners, imprimantes et autres appareils bourdonnants ; et d’interminables étagères couvertes de bric-à-brac. Dans un angle s’étalait le coin loisir où il avait passé nombre de 163759MEP_TENEBRES_FM9.fm Page 16 Mercredi, 6. avril 2011 3:55 15 17 nuits : fauteuils, sofa, puis kitchenette et enfin sur son trône sa guitare électrique. Avec une acoustique pareille, Brady montait le son de l’ampli et jouait des heures parmi les échos naturels qui remplaçaient le chorus d’une pédale. Tout au fond, entre les grandes affiches de films, une porte noire ouvrait sur une pièce aveugle, enve- loppée de tissu violet et occupée par un rack de sièges de cinéma élimés et tachés qu’il avait récupérés à la fermeture de sa salle préférée. Un écran blanc, de plus de trois mètres, fermait le mur du fond, et quelques enceintes suspendues achevaient le décor. Certes, il n’était pas adepte de l’image numérique si propre mais froide, la magie du Celluloïd lui manquait, mais c’était le prix à payer pour profiter du cinéma à domicile. Ce jeudi midi, il coupa le projecteur qui ronronnait au plafond et referma la porte derrière lui. La fraî- cheur de son atelier parvint à l’extraire de l’hypnose du spectateur. Il déposa le DVD entre une pile d’encyclopédies et de vieilles VHS et vint se poster face à l’une des fenêtres. Le radiateur laissa échapper des borborygmes humides. Le froid extrême de l’hiver était en avance cette année. Il ne neigeait pas encore mais cela viendrait. Décembre 2000, New York avait survécu au change- ment de millénaire malgré les prophéties délirantes des prédicateurs de Times Square, les saisons s’étaient néanmoins installées avec un certain décalage, lais- sant à penser que le monde n’avait pas franchi le cap tout à fait indemne. Le visage de Brady apparut dans le reflet des vitres. Auréolés de la Skyline de Manhattan en ombres chinoises, ses yeux creusaient deux trous noirs cernés 163759MEP_TENEBRES_FM9.fm Page 17 Mercredi, 6. avril 2011 3:55 15 18 de sillons nets, comme des cratères de météorites. Ils ne renvoyaient aucune émotion, tout semblait se dérouler ailleurs, loin à l’intérieur, dans le sanctuaire d’un monde souterrain dont la surface ne trahissait rien. Bouche fine, noyée sous la barbe naissante, fos- settes aux joues à peine marquées, cheveux longs et sombres. Brady n’avait pas le physique du bel homme selon les critères esthétiques des magazines de la Grosse Pomme, en revanche, il dégageait une assu- rance troublante, séduisante. Brady était de ces individus qui se tiennent droit, qui marchent non pas en effleurant timidement le sol mais en le conquérant à chaque foulée, affirmant son équilibre, sa présence, qui fend la foule et qu’on préfère éviter que de bousculer. Depuis qu’il avait atteint la quarantaine, le silence se faisait rapidement quand il prenait la parole, et il avait entendu plusieurs fois des amis expliquer qu’il en imposait. « Tu donnes le sentiment d’être sûr de toi ! » lui disait-on, « Pas prétentieux, plutôt le genre super-zen- difficile-à-impressionner. On a l’impression que tu n’as jamais peur de rien. » L’impression. D’une certaine manière, Brady n’était pas en désac- cord avec ce portrait : les années lui avaient apporté une assurance de façade. Ce qu’il ressentait vraiment s’était terré sous une couenne que les rides rendaient plus hermétique encore. Ce qui se passait dessous ne regardait que lui. Une vulnérabilité excessive. Face aux émotions « factices ». Celles du cinéma, mais plus simplement celles du jeu des humains, qui s’amusent à se dévoiler, à se mentir, à se manipuler. 163759MEP_TENEBRES_FM9.fm Page 18 Mercredi, 6. avril 2011 3:55 15
La promesse des tenebres Maxime Chattam - Page 5
La promesse des tenebres Maxime Chattam - Page 6
viapresse